Changer une tradition
Par Nancy B. Pilon

C’est l’automne, le moment de sortir du placard mitaines et bonnets, de sauter dans les feuilles et de partir à la recherche des parfaits pneus d’hiver. La saison où le potage à la courge et la croustade aux pommes sont à l’honneur. Le temps de ralentir, de s’emmitoufler, de se coller sous une grosse couverture…

Ce qu’on oublie quand notre cheminement scolaire est terminé, c’est que l’automne, c’est aussi la période des grandes espérances, des petites angoisses qui montent pour les élèves qui termineront leur secondaire en juin prochain. C’est pendant la saison des couleurs et des citrouilles que les préparatifs débutent afin d’offrir aux finissants une soirée mémorable.

Comme la majorité des gens, j’ai fêté la fin de mon secondaire de la manière traditionnelle : le bal des finissants. J’ai magasiné ma robe pendant des mois; elle était bleu-ciel, comme mes sandales. Mon cavalier était élégant. Mes amis étaient tous beaux et bien coiffés. J’avais débuté mon secondaire en imaginant mon bal et j’en étais enfin là. En général, quand on attend autant un moment, on vit une petite déception quand il arrive, parce que dans notre tête, c’était magique et que dans la vraie de vraie vie, c’est juste le fun. Mon bal était bien et même si j’aurais aimé qu’il soit géant, c’était parfait comme ça, parce que moi, j’ai eu un bal.

Le bal de finissants est plus qu’une fête de fin de secondaire, c’est un rite de passage, une étape à franchir, la tape dans le dos qui dit « Bravo, fille, tu as enfin terminé », au suivant !

Étaient présents à mon bal tous les finissants du cheminement scolaire régulier, tous ceux qui, selon les normes, avaient accomplies des études « normales » et recevraient un diplôme « normal ». Les élèves du cheminement particulier n’étaient pas présents, pas plus que les finissants au Diplôme d’études professionnelles, les élèves handicapés, les élèves qui combinaient études académiques et stages en entreprise. Seulement les élèves « normaux », ceux qui sont entrés en 1ère secondaire et ont gravi les échelons jusqu’à la 5e secondaire à coups de 60% et plus. Pour les autres, pas de robes, pas de cavaliers, pas de choix entre la volaille et le bœuf pour le souper.

Je n’ai pas effectué d’enquête, mais j’ai la nette impression que cette situation se revit, année après année, au bal de finissants de plusieurs écoles secondaires québécoises. Partout, on souligne les efforts des élèves « normaux » et on laisse de côté la réussite des élèves qui ont un parcours atypique. Comme quoi ne pas faire parti de la masse ne mérite pas d’être salué et ce, malgré les efforts fournis.
Bien entendu, les écoles spécialisées ont leurs propres fêtes qui soulignent la réussite des finissants. Je m’intéresse aux écoles où les clientèles particulières sont soi-disant intégrées. Elles le sont, en théorie, mais quand vient le temps de choisir qui sera le DJ de la soirée, on les oublie.

Racisme ? Ségrégation ? Oui. Triste, mais oui.

Je ne crois pas que l’intention derrière cette omission soit mauvaise. Je n’arrive pas à me convaincre qu’une direction scolaire veule à tout prix exclure les élèves à besoins particuliers ou au parcours non traditionnel. En tant qu’acteur du monde de l’éducation, il me semble qu’il est impossible de vouloir mettre à l’écart des élèves.

Alors, pourquoi ? Certains répondent que la présence des élèves non-réguliers n’est pas souhaitée par les élèves du régulier.

D’autres que le bal est une fête POUR les élèves du régulier. Et d’autres, encore, ne savent pas vraiment quoi répondre.

En Mauricie, dans une école secondaire, les choses sont sur le point de changer. L’enseignant responsable de la planification du bal des finissants à enfiler son costume de Rosa Parks et est allé défendre le droit de tous élèves. Dans un esprit d’inclusion, il a pris la décision d’inviter tous les élèves terminant leur cheminement scolaire en 2012 à se joindre à la fête.

Au départ, on lui a suggéré d’organiser deux bals, dans deux salles différentes, comme pour compartimenter les élèves : les réguliers et les autres. Pourtant, dans la rue, à la banque, au cinéma, à l’épicerie, dans l’autobus, il n’y a pas de section « j’ai fini mon secondaire au régulier » et une autre « j’ai terminé mon cheminement scolaire dans un profil différent de la majorité des gens ». Bien entendu, l’enseignant a refusé. Tous les élèves de cette école secondaire allaient participer à la même soirée ou les préparatifs du bal allaient être avortés.

Selon cet inspirant enseignant, tout est dans le message qu’on envoie aux jeunes. Il faut garder en tête qu’une école est un milieu de vie; on y apprend plus que ce que le cursus scolaire nous offre, on apprend à vivre en société. En fait, c’est ce qu’on devrait apprendre. Faut-il enseigner à nos élèves qu’il faut placer les gens différents dans des ghettos, qu’on doit les préserver du reste du monde pour ne pas changer l’esthétique du portrait de la société ? Ou, au contraire, que tout le monde a droit à une place de choix, dans la vie comme dans une soirée de fin de secondaire ?

Finalement, l’enseignant de la Mauricie a gagné son pari : élèves du cheminement régulier comme ceux du non-régulier seront présents au bal du 26 juin prochain.

Grâce à cet homme qui, cette année, a eu envie de faire les choses différemment, toutes les finissantes pourront magasiner leur robe et tenter de trouver la parfaite sandale assortie, tous les finissants se présenteront à la soirée avec élégance et tous, réguliers ou non, danseront au son des tables tournantes du DJ en se disant « Je suis enfin là ! ».

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